
Introduction générale
« Rochetaillée, vers lequel nous arrivions après une heure de marche, est fécond en souvenirs historiques. Cette seigneurie appartenait jadis au seigneur de Jarez (…) Elle passa dans la maison de Ligniére »1, ce regard de strates de civilisation proposé par le savant régionaliste Etienne Mulsant en 1870 correspond ainsi à l’importance des palimpsestes. De là, cette référence médiévale et seigneuriale renvoie à la temporalité féodo-vassalique avec comme postulat le château castral, entre symbolique et fonctionnalité dans un contexte féodo-vassalique2. Ainsi, les relations aux hommes et à la terre influencent les représentations d’une manière durable entre féodalité, patrimonialisations matérielles et immatérielles. Ces marqueurs de civilisation sont en fait dans la constitution des mémoires.
Ainsi, la lecture paysagère des legs de civilisation entre mémoires et patrimoines introduit la complexité dans les rapports aux temps et aux hommes. La singularité de la région de Rochetaillée structure en fait l’appartenance au massif du Pilat, zone de moyenne montagne entre topographies variables et étagements de la végétation, complétée par un climat montagnard évoluant en fonction des paradigmes de l’anthropocène et des processus d’anthropisation des systèmes agraires séculaires. On a effectivement des grands basculements impactant la région, à l’exemple de la période révolutionnaire entre l’abolition des privilèges dans la nuit du 4 août 1789 et la fin des grandes propriétés seigneuriales3.
Pour autant, la région seigneuriale par référence à la baronnie de Rochetaillée, efficiente au XVIIe siècle4 consacre en fait un cadre géographique plus précis, en analysant la place de ces terres dans lecadre spatial du Pilat. Effectivement, la naissance du village est liée au rôle moteur de la forteresse, dont les bâtis actuels visibles sont les traces des temporalités entre le XIIIe et le XVIe siècles. Ainsi, la structure villageoise contemporaine garde les traces de l’ancien rempart, structurant dès lors des marqueurs féodaux autour de la forteresse médiévale en ruine. Ceci étant, la singularité de Rochetaillée, au-delà de sa richesse toponymique, faisant référence à la nature friable de la Roche de schiste, englobe les interfaces avec la vallée du Furan et le site appelé le Gouffre d’Enfer. La matérialisation du barrage de Rochetaillée, liée à la volonté politique du second Empire entre modernisations et transformations de la rivière appelée Furan est dans un postulat de domestication, face aux crues anciennes et dévastatrices5 à l’échelle de la vallée et de la ville de Saint-Etienne. Par ailleurs, la notion de région correspond à un ensemble de territoires, dépendant du village de Rochetaillée dans des zones appartenant à la topographie actuelle de moyenne montagne entre vallées et versants. Effectivement, on dispose de traces et de processus de patrimonialisations dans les rapports temporels à la seigneurie de Rochetaillée du XVIIIe siècle. Ainsi, le bibliothécaire Jean-Antoine de La Tour Varan6 expose un ensemble exhaustif de propriétés appartenant à messire jacques Bernoue, écuyer, baron de Rochetaillée en la date du 14 avril 1753, dans la temporalité du règne de Louis XV.
Cette approche terrienne des possessions du baron, dans le contexte de l’ancien régime, consacre un ensemble de terres, soit imbriquées à la paroisse de Rochetaillée, efficiente au XVe siècle, soit bordant des limites seigneuriales voisines. On a ainsi comme voisins des propriétés de plusieurs types, soit ecclésiastiques dans la partie méridionale de la vallée du Furan à l’échelle des terres appartenant à l’abbaye de Valbenoite, soit laïcs au contact du marquis de Saint- Chamond , ou du comte de Charpin feugerolles . Pour autant, la région de Rochetaillée a des rapports d’échanges réguliers avec le village, structurant ainsi une approche géographique centre-périphéries. Ainsi, on valorise des limites géographiques dans l’étude régionale entre la vallée du Furan et le Gouffre d’Enfer, des relations aux versants de moyenne montagne, marqués par des toponymies, symbolisant la complexité des enjeux temporels catholiques à l’exemple de la Chapelle, de la Madone, mais également un ensemble d’hameaux dans les périphéries du village, comme le Breuil. En s’appuyant dès lors sur les repères de la carte I.G. N, on perçoit un champ d’étude régionale, associé globalement à la forme géométrique d’un triangle entre topographies et toponymies variables. On a des riches legs civilisationnels complexes entre temporalités, cultures et lieux cultuels de catholicité.

Figure1 : la région de Rochetaillée entre topographies et toponymies7
Mais en même temps, les enjeux complexes des analyses géographiques, des strates civilisationnelles construisent également un pluralisme de repères. Effectivement, la notion de région de Rochetaillée se rapproche tout d’abord des références entre étymologie et topographie8 au niveau des aspects sémantiques. Ainsi, la notion de région, avec comme source le latin regere, signifiant régir ou diriger, structure la part centrale du village dans l’organisation des enjeux historiques des périodes. Le village fortifié, présent dans la temporalité médiévale, se poursuit dans le curseur temporel de l’ancien régime. On a également des relations privilégiées avec la vallée du Furan, comme espace économique dans le cadre de moulinage. C’est un atout dont dispose le baron de Rochetaillée dans le cadre politique de la France d’avant la Révolution, dominé par le système féodal. De même, la proximité de la ville de Saint-Etienne en Forez à environ 7 km de distance dans le système métrique actuel, ouvre des espaces économiques9 potentiels entre le monde agraire et la ville en croissance. De plus, le site de Rochetaillée, intégré à la partie septentrionale du Pilat, est également un cheminement vers la région du Bessat et au-delà en direction de la partie méridionale du Pilat, puis des Cévennes. Effectivement, l’analyse des patrimoines construit une synergie de facteurs entre basculements historiques, coutumes et mœurs. La richesse des toponymies et de l’usage variable de ces topographies montagnardes valorise des territoires ancrés dans une géographie rurale. De plus, l’analyse des évolutions des ruralités organise également les processus de lectures paysagères entre anthropisations des sites et artificialisations dans les rapports à l’œkoumène10. Par conséquent, on peut donc réfléchir sur la place et l’importance de la région de Rochetaillée et ses rapports aux changements de paysages 11, à l’exemple du retour de la forêt dans la seconde moitié du XXe siècle. De plus, les rapports aux périodes historiques entre la civilisation médiévale, les enjeux des modernités, influencent les cadres d’existence de populations très majoritairement agraires, ne parlant pas le français, mais utilisant un langage vernaculaire appelé l’Arpitan. Ceci se cadre dans une tradition linguistique franco-provençale, avec un paysage sonore singulier. Ainsi, ces populations sur ces sites de montagnes sont dans des situations d’illettrismes12 dans des héritages anciens. C’est un marqueur très présent jusqu’à la politique scolaire efficiente de la IIIe République, perdurant dans une partie du XXe siècle, avec comme conséquence la perte de langage régional au profit du français. Indéniablement, les influences des temporalités et des gouvernances politiques conditionnent les cadres de vie au sein d’une société longtemps traditionnelle. On assiste au déclin du monde rural classique à partir du XIXe et du XXe siècle par les facteurs de l’exode rural, renforcé par l’industrialisation des vallées voisines, à l’exemple de l’industrie stéphanoise. Cependant, les espérances d’un renouveau démographique et économique montrent l’attractivité de la rurbanisation13 dans le dernier quart du XXe siècle sur Rochetaillée. De plus, la question des enjeux de préservation des milieux associés au parc naturel du Pilat, constitué en 1974, monte en puissance. Comment l’organisation régionale de Rochetaillée constitue des enjeux paysagers complexes entre patrimoines et temporalités ? Pour quelles conséquences entre histoire et mémoires des hommes sur ces terres de moyenne montagne, entre vallées et versants dans des territoires humanisés modelant les paysages au fil des générations dans les facteurs actuels environnementaux ?
1 Etienne Mulsant, Souvenirs du mont Pilat et de ses environs, Tome 2, Pitrat ainé, Lyon, 1870, p.217-218.
2 Jean-Antoine de La Tour Varan, Chronique des châteaux et des abbayes, Tome 2, Saint-Etienne, Les libraires, 1857, p.289.
3 Pour l’historien Hyppolyte Taine, la Révolution française correspond également à un immense transfert de propriétés.
4 Marc Bloch, La société féodale, Albin-Michel, Paris,1939, 700 p.
5 Claude Beneyton, Abrégé de l’histoire chronologique de Saint-Etienne de Furan en Forest contenant son établissement, les principaux événements et les principales parties qui la composent, Saint-Etienne, manuscrit,1749, n.p.
6 Jean-Antoine de La Tour Varan, Chronique des châteaux et des abbayes, Tome 2,
Saint-Etienne, Les libraires, 1857, p.292-303.
7 I.G.N, carte de Saint-Etienne massif du Pilat au 1/25 000, 2000
8 La première mention de Rochetaillée correspond au document juridique, appelée la permutatio en 1173 entre le conte du Forez Guy II et l’archevêque de Lyon Guichard de Pontigny sur des limites territoriales.
9 Le chroniqueur Beneyton note l’importance du lieu-dit le pré de la Foire à Saint-
Etienne, proche de la rivière Furan, avec comme fonction régulière la tenue de marché et de vente et d’achats d’animaux.
10 L’œkoumène désigne l’ensemble des terres anthropisées, l’influence de la présence
humaine entre bâtis et valorisation des terroirs.
11 Augustin Berque, Cinq propositions pour une théorie du paysage, Cézerieu, Champ Vallon,1994,123 p.
12 Sous l’ancien régime, la population est très majoritairement illettrée, venant du latin illeteratus, ne sachant en fait ni lire et ni écrire.
13 C’est le développement de Rochetaillée, avec des habitats pavillonnaires, souvent
de populations aisées venus des mondes urbains, recherchant un cadre de vie campagnard.
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