« Vous avez (…) souvent entendu parlé du mont Pilat, de ses sites pittoresques, de ses richesses naturelles, des vues admirables et de la perspective étendue dont on jouit en gravissant ses rampes »[1], cette citation du savant régionaliste Etienne Mulsant aborde en effet un descriptif du Pilat entre aspects morphologiques et paysages remarquables mais également des aspects des relations des hommes avec la question de l’environnement et ses bienfaits dans la temporalité industrielle du XIXe siècle. La question du cadre géographique renvoie aux enjeux complexes d’une région entre moyenne montagne et vallées, mais également au niveau des typologies régionales singulières. Dès lors, les facteurs polysémiques structurent des interactions entre palimpsestes et traces du monde rural, mais aussi entre anthropisations et patrimonialisations à l’échelle des sites remarquables du massif du Pilat[2].Dans cette perspective, la place de l’étymologie[3] constitue également l’approche polysémique de territoires singuliers et des écosystèmes majoritairement montagnards. Ainsi, les cadres de l’œkoumène d’un système de moyenne montagne valorisent des regards pluriels sur le Pilat, à l’exemple du Pilat des Crêts ou du Pilat des hauts plateaux. Les paradigmes écologiques[4] et environnementaux constituent aussi un postulat pertinent dans les approches et regards à l’échelle des paysages du mont Pilat, désignant par ce cadre toponymique un ensemble régional englobant une superficie actuelle de 70 000 kms. Indéniablement, l’historicité se perçoit chez des auteurs comme Jean du Choul[5] , mais aussi des auteurs de la période des Lumières, à l’exemple d’Alleon-Dulac[6] ou Claret de la Tourette[7] . Ces perceptions portent vers les enjeux des relations de l’Homme avec la Nature, conditionnant en effet les attentes de la seconde moitié du XIXe siècle, décrites par Etienne Mulsant. Ainsi, les enjeux de préservations de ces sites sont relatés dans des références écologiques face aux changements perceptibles et visibles des sociétés industrielles et leurs effets sur les territoires du quotidien. Ainsi la définition des paysages est par essence complexe[8], mais également les interactions entre ruralités et les facteurs de perceptions et de représentations dans des enjeux de civilisation et de transformations aux échelles des pays au fil des temporalités et des priorités politiques sur les transformations des ruralités On a ainsi la question de la montagne  entre nostalgie des terroirs et des villages, souvent idéalisée, mais également l’attraction vers la modernité, source de développement économique de ces terres considérées souvent comme difficile, dans les processus d’exploitations agraires face aux contraintes des dénivelés et du climat montagnard. En quoi les relations des hommes à ces territoires passent d’une vision utilitaire d’une nature maitrisée aux soucis de préservations des écosystèmes entre protection de la biodiversité et préservation des sites remarquables dans un processus de patrimonialisation ? Pour quelles conséquences au niveau des populations locales entre traditions paysannes et modifications de leurs cadres de vie par le paradigme touristique ? La démarche argumentative propose deux axes de réflexion dans des perspectives d’échelles différenciées, de même que des paramètres temporels différents. Le premier axe construit un postulat analytique au niveau des paysages ruraux entre traditions et modernité au XIXe siècle. Mais également, le second axe structure la place des paysages ruraux entre enjeux écologiques et défis environnementaux au cours du XXe siècle dans des projets efficients de protection et de préservation, actés au début des années 1970. La mise en place de la réflexion au niveau des interactions entre les paysages ruraux entre traditions et modernité au XIXe siècle se construit sur des paramètres scalaires, mais aussi dans des différences temporelles entre accélération des basculements et conséquences sur les cadres du quotidien par des changements paysagers potentiels, mais également par des permanences sur les territoires entre historicité et patrimonialisation.

 D’une part, on constate à l’échelle de la vallée du Furan la place des facteurs des représentations entre complexité et traditions. Ainsi, le cadre bucolique de la ruralité dans l’influence du romantisme détermine le dessin proposé par F.Thiollier[9], dans une représentation remontant à 1855 , selon le dessin de Beauderon .Le descriptif de cette vallée du Furan , proche du rocher dominant le cours de la rivière est dans une lecture complexe entre vallée campagnarde et perspectives d’interaction de l’Homme avec la nature et ce dans des apports bénéfiques d’échanges .On a ainsi la présentation de la rivière Furan[10], qui en aval donne accès à la ville industrielle de Saint-Etienne. Le savant Callet[11] apporte des informations sur le Furan. Ainsi, la place de la topographie entre méandres et berges construit en fait les bases d’un imaginaire d’une nature retrouvée. En fait, les paysages ruraux sont en réalité dans des processus d’anthropisations anciennes, à l’exemple des moulinages en aval de la Roche Corbière, structurés dès la période médiévale en utilisant la force motrice de l’eau et représentés sur la carte de Cassini[12] et dans des aménagements anciens avec les biefs le long de la rivière. Pour autant, la symbolique de cette représentation construit également un cadre idyllique de la ruralité à l’échelle de la vallée du Furan. Paradoxalement, cette représentation s’établit à postériori, alors que ce paysage est profondément transformé sous le second Empire entre modernisation et maitrise des eaux du Furan. La publication de l’ouvrage de Thiollier est de 1889, soit 23 années après la fin du chantier gigantesque du barrage du Gouffre d’Enfer. On est par conséquent à la recherche d’un paysage perdu entre ripisylve et biotope singulier, soumis à une anthropisation dévastatrice sur le milieu.

Figure 1 : Rochetaillée, Roche-Corbière et Gouffre d’Enfer en 1855, dessin de F. Thiollier, d’après Beauderon

 Ceci étant, la politique de maitriser les eaux du Furan se construit par des historicités de crues dévastatrices[13]. Ainsi, les apports de la modernité du XIXe siècle donnent aux ingénieurs la possibilité de transformer durablement cette vallée du Furan, mais également de promouvoir une croissance économique grâce à l’usage de l’eau au niveau des sites industriels fonctionnant à la force motrice du Furan .Les écrits de Louis Collin,[14]à l’occasion du centenaire de la construction du barrage, apportent des éléments sur l’historicité de cette construction, mais également sur le ressenti de cette transformation pérenne sur les territoires du quotidien et sur la question économique et sociale locale et régionale. Ainsi, la vallée de cette rivière de montagne apparait comme un paysage remarquable, avant la construction du barrage de Rochetaillée [15]dont l’aboutissement intervient en 1866. Le cours du Furan entre méandres et végétations arbustives construit un paysage pittoresque, avec en amont des gorges resserrées sur fond de morphologie de roches de schistes entre sentiment bucolique et douceur des lieux en période estivale. Cette nostalgie de paysages perdus interpelle des auteurs, comme Etienne Mulsant, mais également Félix Thiollier dans la seconde partie du XIXe siècle.

 D’autre part, penser les paysages ruraux à l’échelle du village de Rochetaillée[16] aboutit à envisager plusieurs facettes de ce lieu de moyenne montagne entre histoire et mémoires plurielles. La place des représentations, par essence complexe construit un ensemble de repères sur différents lieux géographiques entre perceptions et sensibilités des lieux dans la mise en place des processus de valorisation du site remarquable du village de Rochetaillée entre traditions et ruralité dans les processus patrimoniaux. Ainsi, la première mention du site correspond à l’année 1173. Ce document valorise ainsi un ensemble de lieux dédiés entre le comte du Forez Gui II et l’archevêque Guichard. Les références toponymiques sont ainsi présentes sans des allusions aux rochers et à l’altitude, mais également dans la genèse d’une première fortification  : « a mandamento Rochetailliae …castrum, …, vel Rochitaillae ».Ainsi, le château en ruine reste très présent au début du XXe siècle au niveau de la symbolique de Rochetaillée, constituant dès lors un cadre esthétique singulier entre romantisme et nostalgie, avec comme base de cet édifice médiéval un bloc de quartz d’une hauteur de plus de 13 mètres. De plus, les cadres architecturaux du village gardent des traces de l’ancien site fortifié entre le patrimoine des bâtis adossés à l’ancien rempart et l’usage de la pierre de schiste comme matériaux de construction principaux. La place des cartes postales au début du XXe siècle invite en fait au tourisme dans un cadre historique et patrimonial, à l’exemple du village de Rochetaillée.

Figure 2 : environs de St-Etienne – Rochetaillée [17]

 La ruralité villageoise de Rochetaillée dans la temporalité du début de la première moitié du XXe siècle construit aux yeux des citadins un pluralisme des représentations entre terroirs de traditions et recherche du bon air dans le cadre de promenades à l’échelle de la région ou des visites des palimpsestes historiques présents sur le site .Par conséquent, la construction des rapports de l’homme à la ruralité s’inscrit majoritairement dans des paradigmes de quête du temps perdu entre activités touristiques et culturelles et recherche de l’éloignement des villes industrielles polluées à l’exemple du cadre stéphanois, localisé à environ 7 kms de Rochetaillée en aval de la vallée du Furan. La mise en place d’une politique hygiéniste dans la seconde moitié du XIXe siècle entre les déplacements en montagne et les interactions entre nature, air et santé, constitue de ce fait un corpus attractif, sur fond de patrimonialisation, comme les ruines du château et les traces des anciens remparts.

Figure 3 : Rochetaillée – le château [18]

    Puis, la construction des paysages entre enjeux écologiques et défis environnementaux au cours du XXe siècle est en fait dans des paradigmes complémentaires, entre toponymies et défis environnementaux au cours du XXe siècle, dans un processus de préservation de sites remarquables.

 En premier lieu, la place des paysages de neige à l’échelle du haut-Pilat et notamment dans la région du Bessat dans la temporalité de la première moitié du XXe siècles structure des relations singulières de l’homme à la neige. Ces facteurs associés à la mise en place de sport de glisse entre attractivités pour une saisonnalité particulière et recherche du froid est en réalité un changement radical des perceptions des rapports des hommes à la montagne[19].On est en effet dans un paradigme touristique hivernale efficient, qui rompt avec la tradition rurale des difficultés des activités économiques en rapport avec le climat froid, globalement présent à l’échelle de la moyenne montagne en hiver. Le cadre régional de la région du Bessat est dans un positionnement temporel entre cadre climatique montagnard et des aléas sur la présence de la neige. On a en effet des éléments de douceur hivernale, à l’exemple de 1909-1910, mais également 1923-1924 avec une quasi absence de neige sur le terrain[20]. On a pour autant une mise en place des activités de neige à l’échelle du Bessat, avec des impacts sur la ruralité, développant dès lors une économie locale novatrice, dépassant le cadre agraire traditionnel. En plus, la neige a une représentation de plus en plus positive, s’opposant ainsi aux représentations négatives de la période hivernale en zone montagnarde dans les temporalités anciennes. L’esthétisme des paysages de neige dans le haut- Pilat entre ainsi dans un cadre constructif de la beauté de l’hiver et des aspects esthétiques des relations de l’homme au froid. La neige valorise en effet d’autres regards entre paysages singuliers et rapports salvateurs au froid dans le cadre d’une société majoritairement industrielle entre pollutions et impacts sur l’environnement. Les paysages hivernaux, présents au niveau des cartes postales sont des éléments moteurs de la recherche de la symbolique des interactions entre montagne et neige, constituant ainsi une représentation sur fond d’esthétisme et de beauté d’une nature dans cette saisonnalité particulière. Le cheminement sur des espaces enneigés entre dans une construction de promenades, malgré le froid et ce dans une quête de nature bienfaitrice pour le corps et l’âme, avec entre autres l’importance de la forêt en zone de montagne et l’importance de résineux sur les terres d’altitude.

Figure 4 : paysage de neige dans le Pilat (début du XXe siècle)[21]

En second lieu, la complexité des enjeux environnementaux et la marche vers la constitution du parc régional du Pilat se concrétise en 1974. Ainsi, au niveau de la temporalité de la seconde moitié du XXe siècle, on a effectivement un curseur présent, de plus en plus actif afin de préserver les sites des artificialisations trop agressives pour l’environnement, mais aussi de valoriser un cadre de ménagements des territoires remarquables à l’échelle du massif du Pilat. Les considérations écologiques, environnementales au niveau de ces pays de moyenne montagne constituent un ensemble de repères et de prise de conscience sur les richesses des terroirs et la nécessité de cadrer les anthropisations sur des paradigmes de protection de la nature et de la naturalité. On est dès lors dans des palimpsestes constructifs et positifs de protection de la nature[22], face à des processus industriels présents. De plus, les anthropisations immobilières sur des milieux géographiques fragiles des terres d’altitude à l’échelle du haut-Pilat, des zones de plateaux de la région de Saint-Genest Malifaux sont à cadrer par un corpus juridique. Les zones de vallées et de piémonts s’inscrivent également dans une politique de préservation des couverts végétaux. Ainsi, la place de la forêt construit un imaginaire collectif du caractère positif des bois, structurant ainsi des changements de regards radicaux par rapport aux périodes précédentes[23]. Par ailleurs, la préservation de la flore et de la faune valorise des perceptions d’aménagements et de ménagements des sites entre beauté des paysages et richesses environnementales à transmettre.

     Au terme de cette étude sur la complexité des paysages ruraux à l’échelle du cadre montagnard du Pilat, on a ainsi la pluralité des représentations entre esthétisme souhaité et construction d’un corpus patrimonial efficient. En effet, la place et l’importance des relations durables des hommes à la nature idéalisée est un paramètre constructeur des représentations. Pour autant, on assiste souvent à des paradoxes à l’échelle des temporalités industrielles entre recherche d’une nature préservée et des anthropisations destructrices des biotopes et des écosystèmes de moyenne montagne. C’est ainsi que les changements économiques majeurs, renforcés dans le cadre de l’anthropocène conduisent à conduire une politique volontariste de préservation des sites remarquables, à l’exemple de la genèse du parc régional naturel du Pilat en 1974.Dès lors, les marqueurs environnementaux sont les clefs du fonctionnement du parc entre perspectives de développement durable et protection des écosystèmes présents. Ainsi, les représentations de ces paysages du Pilat intègrent la question du devenir de ces territoires en actant les paramètres écologiques et patrimoniaux complexes. Ceci étant, la question des enjeux générationnels du postulat entre nature et naturalité conditionnent les actions de politiques d’aménagements dans des soucis de maintien de la biodiversité à l’échelle des cadres montagnards, présents sur ces sites d’altitude variées. On est dès lors dans un fonctionnement de civilisation, avec comme grille de lecture les préservations des patrimoines aux nouvelles générations.


[1] Etienne Mulsant, Souvenirs du Mont-Pilat et de ses environs, Tome 1, Lyon, Pitrat ainé,1870, p.1

[2] Le Pilat offre une variété de paysages, des étages collinéens aux versants plus abrupts, mais également des différences climatiques entre la partie septentrionale et la partie méridionale.

[3] Etienne Mulsant aborde ce sujet dans la référence mythique de Ponce Pilate, mais aussi du terme latin pileatus, littéralementcouvert d’un chapeau, qui en fait symbolise descouvertures nuageuses au sommet dans la topographie montagnarde.

[4] Les travaux d’Ernst Haeckel et d’Eugène Warming sut l’importance des biotopes.

[5] Etienne Mulsant, la description du mont-Pilat par Jean du Choul,Lyon, Sheuring, 1869,78 p ;

[6] Jean-Louis Alleon-Dulac, Mémoires pour l’histoire naturelle des provinces de Lyonnois,Forez et Beaujolois, tome 1, Lyon, Claude Cizeron,1765,384 p.

[7] Marie Antoine Claret de la Tourette, Voyage au Mont-Pilat dans la province du Lyonnois, contenant des observations sur l’histoire naturelle de cette montagne et des lieux circonvoisins,suivi du catalogue raisonné des plantes qui y croissent ,Lyon, Regnault,1770,223 p.

[8] Augustin Berque, Cinq propositions pour une théorie du paysage, Cezérieu, champ Vallon,1994, 123 p.

[9] Félix Thiollier,Le Forez pittoresque et monumental ,Tome 1,Lyon,A.Waltener,1889,p.69

[10] L’écrivain Stendhal, de passage à Saint-Etienne fait référence au sens de furieux, donnant le nom Furan, par allusion aux crues de cette riviére de montagne.

[11] Pierre Auguste Callet, La légende des gagats : essai sur l’origine de la ville de St Etienne en Forez, Paris, Didier et Cie,1866, 206 p.

[12] Gallica. Cartographe L (17-18), Dupain-Triel J-L (1722-18) CG, lettres B (jeune) (17-18 ? ; graveur) G en, Cassini de Thury C-F (1714-1784) CÉ scientifique. Carte générale de la France. 088, [Saint-Etienne – Saint-Marcellin]. N°88. Flle 80 / [établie sous la direction de César-François Cassini de Thury]; 1767 1765 (consulté le 17 mai 2018]. Disponible : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530951149

[13] Claude Beneyton, Abrégé de l’histoire chronologique de Saint-Etienne de Furan en Forest contenant son établissement, les principaux événements et les principales parties qui la composent, Saint-Etienne,manuscrit,1749, n.p.

[14] Louis Collin, Centenaire du barrage de Rochetaillée, Saint-Etienne, Bois national, 1966,22 p.

[15] Elodie Ravel, Nathalie Ortéga, Eaux fortes pour un barrage : le barrage du gouffre d’Enfer à Saint-Etienne,Edelgé, 2007,

[16] Georges Collin, Le Mont-Pilat : des terres et des hommes (XVIIIe-milieu du XXe siècle), Saint-Etienne, Georges Collin,2024,238 p.

[17] Carte postale, Environs de Saint-Etienne-Rochetaillée, début du XXe siècle.

[18] Carte postale, Ruines du château de Rochetaillée prés de Saint-Etienne, début du XXe siècle.

[19] Michel Achard, Histoire du ski et des sports d’hiver dans le massif du Pilat, Saint-Etienne, Reboul, 1989, 256 p.

[20] Ibidem, p.232-233

[21] Carte postale, Massif du Pilat, paysage d’hiver, début du XXe siècle.

[22] Chantal  Apse, Protection de la nature. Histoire et idéologie ; De la nature à l’environnement, Paris, L’harmattan,1985,241 p.

[23] Andrée Corvol, L’homme aux bois : histoire des relations des hommes à la forêt XVIIe-XXe siècle, Paris, Fayard, 2013, 400 p.

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