Situé à quelques kilomètres de la ville de Saint-Etienne, intégré au parc régional du Pilat, le village de Rochetaillée[1] construit un ensemble patrimonial remarquable autour des ruines de la forteresse[2]. Mais en même temps, la civilisation féodale[3] construit des repères chrétiens, qui sont des marqueurs à l’échelle du cursus féodo-vassalique, se poursuivant dans la période moderne et contemporaine. Dès lors, la place du christianisme influence le site médiéval de Rochetaillée et la consécration d’une paroisse au XVe siècle, autour du premier cimetière[4] proche de l’église[5]. On est ainsi dans un cadre topographique de moyenne montagne entre versants et vallées, éloigné des grands axes de circulation dans la temporalité de l’ancien régime et d’une grande partie du XIXe siècle. Comment la catholicité influence le corpus culturel et cultuel du site ? Pour quelles conséquences au niveau des traces civilisationnelles[6] et des perceptions mémorielles ? On propose ainsi l’analyse de deux axes dans des cadres temporels variables, entre les acteurs associés à la présence de l’église, proche du site fortifié et les éléments construisant des paysages chrétiens aux alentours, à différents niveaux géographiques et anthropologiques, mais également dans la construction de strates religieuses, dans un processus de patrimonialisation.

    Tout d’abord, le cadre médiéval entre les différentes familles seigneuriales[7] et les relations au christianisme permettent l’édifice religieux de l’église de Rochetaillée, dédiée à la Vierge entre dynamiques temporelles et modifications architecturales au fil des générations, mais aussi au niveau du corpus intérieur avec la présence de chapelles et d’enjeux religieux complexes au niveau des sensibilités campagnardes dans les relations des hommes au culte catholique.

     Ainsi, l’édifice actuel date du XVIe siècle[8], mais vraisemblablement une construction antérieure, associée à un premier édifice datant du XIIIe siècle reste plausible. Cela correspondant en fait avec la seigneurie de Rochetaillée et la structure féodale associée. De plus, on constate sur le plan architectural une construction singulière, potentiellement atypique, marquée par la présence de bâtis, se modifiant au fil des temporalités et des contextes politiques entre féodalités et aléas guerriers. Dès lors, la présence actuelle de strates architecturales donne ainsi une impression de rajouts. Pour autant, les troubles religieux du XVIe siècle constituent un marqueur dans les changements d’usage de l’église entre souci de fortification et présence protestante. L’historien Maurice Bedoin[9] pose quelques pistes : « peut-être les cendres découvertes lors de la réfection de la toiture en 1932, datent-elles de l’incendie signalé lors du siège calviniste ». Indéniablement, les événements religieux transforment le village par une influence protestante durable et la destruction possible des premiers statuaires catholiques. Ainsi, Etienne Mulsant[10] précise certains points : « les guerres de religion divisèrent en deux les seigneurs du Forez : Aymar de Meuillon embrassa la cause de Henri de Béarn, Anne d’Urfé, celle de la Ligue ; le 30 juin 1589,après un siège de dix-neuf jours, le château de Rochetaillée tomba sous les coups des ligueurs ».Les dynamiques du concile de Trente[11] se répercutent sur l’affirmation catholique à l’échelle du village de Rochetaillée .De plus, les éléments religieux à l’intérieur de l’église montrent les facteurs de différentes temporalités, à l’exemple des fonds baptismaux de la fin du XVIe siècle, mais aussi de la présence de tombes du XVIIIe siècle.  Pour autant, un autre grand basculement religieux intervient au niveau de la Révolution française et de la période robespierriste[12], constituant à l’échelle des campagnes de l’ancien régime des blessures mémorielles profondes par un cursus de déchristianisation et de dégradation des lieux de culte. Ceci étant, le renouveau catholique s’exprime dans la première moitié du XIXe siècle par des processus missionnaires, notamment sous la Restauration[13] et la monarchie de Juillet. Dès lors, les différentes chapelles au sein de l’église témoignent de périodes politiques religieuses différenciées, entre les trois chapelles localisées au sud dans la temporalité du XVIe et du XVIIe siècle, tandis que les chapelles du côté nord consacrent les attentes spirituelles du XIXe siècle. Pour autant, le clocher[14]reste un élément central du monde chrétien, rythmant la vie quotidienne rurale entre les périodes religieuses et les différentes étapes de la vie humaine. Effectivement, les traces de l’ancien cimetière[15] sont perceptibles, dans une approche très majoritairement collective des défunts au niveau des pratiques mortuaires de l’ancien régime et ce dans un environnement propice entre sacralisation de la terre et communication avec l’au-delà dans un cadre géographique à proximité de l’église de la paroisse[16], structurant ainsi une communauté des vivants et des morts dans un temps long.

  Indéniablement, les palimpsestes catholiques[17] structurent des paradigmes de civilisation et constituent en fait des repères cultuels et culturels entre mœurs et coutumes de la société villageoise. La place de la dévotion mariale reste présente sur d’autre sites du village, à l’exemple de la chapelle des sept douleurs, bénie le 4 novembre 1731[18], avec des traces de pèlerinages locaux et régionaux. Situé sur un ancien accès médiéval au village, à environ 1 km de l’église, cet édifice peut aussi avoir une fonction de chapelle à répit[19], témoignant de traditions populaires associées au monde rural. On note aussi la présence d’une inscription mariale sur le linteau de l’entrée, forte de sens avec intitulé : « Si l’amour de Marie en vos cœurs est grave, ne passez pas ici sans dire un ave ». On a également la présence d’une vierge médiévale en pierre, de style auvergnat, antérieure à la construction de l’édifice, vraisemblablement datant du XIIIe siècle, installée au-dessus de la porte d’entrée. Des éléments montrent en fait une fonction de pèlerinages avec des ex-voto, mais aussi l’ancienne présence d’un calvaire en face de la porte d’entrée de la chapelle. De même, des traces de niches sont visibles, donnant accès au chemin sous la forme d’une voute et ce dans un processus de religiosité populaire de purification face aux maladies récurrentes et autres miasmes de la période. De plus, l’intérieur de la chapelle dispose d’ornements variés entre la statue de St Roch et un buste reliquaire de la Vierge. D’autre part, la place des tomettes en terres cuites sont des marqueurs du XVIIIe siècle. Par ailleurs, la temporalité du XIXe siècle s’inscrit aussi dans une dimension catholique puissante. On a effectivement une Vierge de fer, qui protège la vallée du Furan des inondations, bénie par Monseigneur de Bonald, suite à l’inondation de 1849. Au niveau des matériaux utilisés, l’édifice est bâti avec de la pierre de schiste, qui par nature reste poreuse, prise sur place. Cependant, les différents linteaux utilisent du grès, travaillés et installés par des ouvriers confirmés, supposant un coût élevé. Le cadre architectural encourage à la mise en place de mortier de chaux sur les pierres de schistes, limitant ainsi l’humidité et la dégradation du site. Le choix géographique de la construction est dans une logique métaphysique d’élévation de l’âme et également dans un cadre paysager visible aux alentours. Ceci étant, la supposition de la mise en place d’une chapelle à répit[20] pose la question de l’ensevelissement des corps des nouveaux nés, dans le souci du salut des âmes. On peut ainsi émettre l’hypothèse que les traces d’un calvaire en face de la chapelle, composé de trois croix peut servir éventuellement de tombes clandestines aux mort-nés Ainsi, ces terres de landes et de bruyères ont potentiellement une dimension métaphysique. On est en effet dans une dimension cultuelle et culturelle dans des pratiques religieuses populaires, tolérées inégalement par l’Eglise, symbolisant de fait des résurgences médiévales. Mais en même temps, ce spectre religieux entre pratiques et patrimoines montre des paradigmes de civilisation et ce dans des ancrages chrétiens qui unissent les terres, les hommes et Dieu dans une approche eschatologique complexe.

     Au terme de cette étude sur les interactions entre patrimoines et palimpsestes dans les temporalités catholiques, on a ainsi la mise en place d’une culture chrétienne à l’échelle locale de Rochetaillée, mais aussi des traces de comportements, de pratiques et de mœurs. Effectivement, la construction de sites sacrés de l’église paroissiale à la chapelle aux abords du village constitue des anthropisations chrétiennes, dépassant les fondateurs et témoignant par les présences de ces bâtis des héritages de ces terroirs entre religion et spiritualité dans des legs générationnels. Cela traduit sur le plan sociologique et anthropologique la communion des vivants et des défunts, dans des paramètres constructeurs de civilisation et des lieux de mémoires. On est alors dans la complexité des héritages religieux entre patrimoines et cultures, mais également entre mémoires et lieux de mémoires dans des paradigmes catholiques.


[1] La première mention du site remonte à la permutatio de 1173, unacte juridique entre le comte du Forez et l’archevêque de Lyon Guichard de Pontigny, constituant la genèse toponymique du site de Rochetaillée.

[2] Le dispositif militaire actuel date globalement du XIIIe siècle dans la temporalité féodal de Gaudemar de Jarez et du règne du roi de France Philippe III le Hardi.

[3] Marc Bloch, La société féodale, Paris, Albin-Michel, 1994,710 p.

[4] Etienne Fournial, Saint-Etienne : Histoire de la ville et de ses habitants, Roanne, Horwath,1976, p.5.

[5] Le curé Blein est à l’origine du cimetière, au départ un pré dans la temporalité de novembre 1479. On est sous le règne de Louis XI, constituant ainsi un cimetière de paroisse.

[6]Le roi de France Louis XIII place la France sous la protection de Notre Dame le 10 février 1638, constituant une dimension mariale conséquente.

[7] Jean-Antoine de La Tour Varan, Chronique des châteaux et des abbayes, Tome 2, Saint-Etienne, les libraires,1857,463 p.

[8] Maurice Bedoin, « Rochetaillée », Grande encyclopédie du forez et des pays de la Loire, le pays stéphanois, la vallée de l’Ondaine, Roanne, Horwath,1985, p.88-95.

[9] Ibidem, p.88.

[10] Etienne Mulsant, Souvenirs du Mont Pilat et de ses environs, Tome 2, Pitrat ainé, 1870, p.219-220.

[11] Le concile de Trente se déroule de 1545 à 1563, influencé par les Jésuites dans une contre-réforme catholique, dans un contexte d’un essor du protestantisme.

[12] Jean-Baptiste Galley, Saint-Etienne et son district pendant la Révolution, Tome 2, Saint-Etienne, la Loire républicaine,1906,814 p.

[13] Le bâtiment de la mairie et de la poste correspond en fait à l’ancien couvent des sœurs de Saint-Joseph, donnant une instruction primaire dès le XVIIIe siècle et renforcée sous la Restauration. Les sœurs conservent le cadre scolaire avec l’ouverture de l’école en 1844, réservée aux garçons.

[14] Le clocher dispose d’une cloche, datée de 1744 dans la période seigneuriale de la baronnie de Rochetaillée, représenté par la famille Bernou de Nantas. Le curé de la paroisse est Antoine Cerizier.

[15] Michel Lauwers, Naissance du cimetière, lieux sacrés et terres des morts dans l’occident médiéval, Paris, Aubier,1997, 390 p.

[16] Le paysage sonore de la messe est l’usage du latin dans le processus liturgique. De même, le curé tourne le dos aux fidèles.

[17] Gabriel Le Bras, L’église et le village, Paris, Flamarion,1976,349 p.

[18] Le site est béni par Du Tour Vulliard de Saint Nizier, avec la présence de Jacques Bernou de Nantas, baron de Rochetaillée.

[19] Pour la croyance populaire, le répit a une fonction particulière. Le corps de l’enfant est déposé sur l’autel de la Vierge, afin d’éviter les limbes.

[20] Jacques Gelis, Les enfants des limbes. Mort- nés et parents dans l’Europe chrétienne, Paris, Audibert,2006,396 p.

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