Introduction

      Les pays des vallées, collines et montagnes du Pilat ont également des temporalités médiévales, au niveau des paysages observables au XVIIIe siècle. Les traces des féodalités se perçoivent aux regards des contemporains au niveau des différents versants du Pilat, des versants septentrionaux comme le château de Rochetaillée à la porte de Saint-Etienne en Forez, le château de Saint-Ennemond comme porte d’entrée du Pilat au niveau de Saint-Chamond et la vallée du Gier. Les versants méridionaux, intégrant le pays bourguisan dans les restes du château d’Argental et de Bourg-Argental, mais aussi de la région du Pélussinois avec le château de Virieu. Les familles seigneuriales depuis la période médiévale imprègnent les campagnes du Pilat par leurs bâtiments et les influences sur une paysannerie dépendante des seigneuries, souvent dans une démarche de rivalités. Les titres seigneuriaux au XVIIIe siècle soulignent l’importance de cette noblesse du Pilat. On a en effet le baron de Rochetaillée[1]  Jean-François Bernoue (1746-1827) dominant les terres des portes de Saint-Etienne en Forez jusqu’aux haut-Pilat, en contact avec le hameau de Tarentaise. A l’est sur ces versants septentrionaux s’organisent les terres du marquis Jacques Gallet de Montdragon [2]( 1715-1796) dans le pays de Saint-Chamond jusqu’aux versants escarpés du village de La Valla. De même, les versants méridionaux sont sous la dépendance de droits seigneuriaux, à l’exemple de la baronnie d’Argental[3], sous la dépendance à partir de 1761 de François David Bollioud des Granges. Ces familles influencent les terroirs et font perdurer un modèle agraire conservateur et traditionnel, par les payements des impôts, issus des droits féodaux[4].

     Les mémoires des féodalités seigneuriales, des rapports aux patrimoines des châteaux et places fortes constituent des traces inégalement visibles et perceptibles, influençant aussi les paysages dans le choix de sites souvent remarquables, à la croisée des routes médiévales et globalement sur des promontoires rocheux. Les terres du Pilat sont de remarquables témoins des aléas historiques, entre dominations seigneuriales sur les campagnes environnantes et affaiblissement des pouvoirs des féodaux à partir du XVe et du XVIIe siècle. Les châteaux sont en fait des lieux de pouvoir, visibles majoritairement à des lieux à la ronde, où le féodal disposant souvent des héritages des droits de justice, structure le monde paysan alentour. Ceux-ci par leurs travail au quotidien artificialisent les paysages au fil des générations et des saisons .Toutefois, la temporalité féodale s’exerce globalement dans un temps long et leurs constructions symbolisent les rapports au temps et à l’espace, dans des processus de gloires et aussi de déclins face au poids de la monarchie française et la mise au pas des grands féodaux à partir du XVe siècle et les conséquences politiques de la victoire contre l’Angleterre à l’issue de la guerre de cent ans. Pour autant, le patrimoine féodal est présent dans le quotidien des paysans, donnant ainsi une temporalité médiévale, se poursuivant au siècle des Lumières. La culture savante est fondamentalement éloignée des représentations du quotidien des ruralités du Pilat.

     Paradoxalement, ces paysages de châteaux et de fiefs féodaux sont en fait au XVIIIe siècle face à de nouvelles représentations du monde, fondées sur la curiosité scientifique, les apports de la raison et de la connaissance, inspirées en fait de l’humanisme de la Renaissance. Ces hommes nouveaux, globalement éclairés par la raison et la science arpentent les versants du Pilat. Leurs écrits donnent un éclairage différent de la richesse des lieux, éloignés des vestiges médiévaux visibles dans les campagnes. Ils représentent en fait le progrès, des idées modernes remettant les pratiques superstitieuses, croyants au pouvoir des sciences et de la connaissance, dans des principes humanistes.

     Les références à Jean Du Choul[5] dans les propos savants du XVIIIe siècle sont globalement présentes au niveau des écrits et des réflexions sur le Pilat. Il apparaît également dans les apports de Bernard De Jussieu[6] sur des aspects botaniques, la construction de liens entre climats et végétations. Cela peut en fait produire des bases d’une forme de déterminisme anthropologique sur les ruralités montagnardes. Les traces de Du Choul chez les savants des lumières expriment à la fois les racines intellectuelles de la connaissance, mais également une forme d’hommage à ce voyageur du XVIe siècle. Les voyages dans les terres du Pilat par les savants du XVIIIe siècle expriment à la fois la beauté de la nature, une ode à sa singularité, mais aussi l’absence de la quasi-absence de la population locale dans le regard éclairé de cette élite. Le Pilat est aussi la base de visions assez poétiques, une relation avec ces territoires où les littéraires expriment à la fois un descriptif des lieux, mais également une forme de sentimentalisme, attaché au temps passé et à une ruralité considérée comme idyllique aux regards de cette élite lettrée, oubliant cependant la vie rustique paysanne.

    On est donc à l’échelle du Pilat dans une organisation paysagère au XVIIIe siècle, fruit des regards croisés. Effectivement, des bâtiments féodaux dominent encore les campagnes environnantes et paradoxalement la modernité conduit sur les chemins du Pilat des esprits universalistes, influencés par la philosophie des Lumières, se plaçant également dans les héritages de l’universalisme. Leurs écrits témoignent de leurs points de vue sur les paysages traversés dans le cours du XVIIIe siècle.

Georges Collin


[1] Emile Salomon, Les châteaux historiques du Forez et des enclaves du Lyonnais, du Beaujolais et du Mâconnais qui ont formé le département de la Loire, Normand, Hennebont, Tome 1,1916, p. 305 -309.

[2] Ibidem, p.323 -328.

[3] Ibidem, p.11.

[4] Henri Sée, « La portée du régime seigneuriale au XVIIIe siècle », Tome X, Revue d’histoire moderne et contemporaine, Cornély et Cie, 1908, p.171-191.

[5] Etienne Mulsant, la description du Mont-Pilat par jean Du Choul, Lyon, Scheuring,1869, 78 p.

[6] Bernard Jussieu, botaniste français (1699-1777).

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